vendredi, 01 juillet 2016 22:07

La monnaie de DEMAIN

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Le film DEMAIN a marqué les esprits, déclenchant beaucoup d’espoir. Plus d’un million de spectateurs ont vu que la société civile est résiliente. Elle est créative et trouve des solutions en dehors des circuits politiques et financiers habituels. Ce film met en évidence qu’un autre monde est en train de voir le jour. Par contraste, il souligne le décalage avec les modes de pensées des gouvernants dont on voit de plus en plus qu’ils n’ont plus de prise sur le cours des choses.

Cette impression de vie qui jaillit de DEMAIN ne doit pourtant pas nous faire tomber dans un optimisme simpliste. Car beaucoup de questions restent posées dans de nombreux domaines, en particulier dans celui de la monnaie, laquelle est la clé de toute transformation sociale qui voudrait s’inscrire dans la durée. Or ce qui est dit à ce sujet dans le film contient plusieurs problèmes. Il faudrait beaucoup plus qu’un article pour en traiter tous les aspects. Je relèverai seulement trois points.


Tout d’abord, parlons de la multiplicité des monnaies complémentaires. Sur fond de végétation luxuriante, il est suggéré qu’il devrait y avoir la même variété dans la monnaie que dans la nature. On montre ainsi que la monnaie est considérée comme un objet, au même titre que les choses de la nature. Or c’est précisément cette conception qui prévaut dans l’approche qu’en ont les économistes traditionnels et qui est à l’origine des grave disfonctionnements de tous les systèmes monétaires. Car si une chose de la nature peut devenir marchandise, alors, la monnaie, calquée sur la nature, en fait autant. Dès ce moment, elle devient malade.

Ce raisonnement est analogue à celui que ferait un marchand d’étoffes qui aurait en stock mille tissus différents et qui aurait mille unités de mesures, alors qu’une seule suffirait ; le mètre, par exemple. Nous parlons bien d’unité et non d’instrument de mesure. On fait souvent la confusion. Dans le magasin, il peut y avoir des mètres en bois, en métal, en plastique, etc. Mais ils se rapportent tous à la même unité, laquelle est indépendante du support matériel qui la représente. Dans le domaine de l’argent, c’est cette unité qui est réellement la monnaie et non le billet ou la pièce qui n’en sont que le signe matériel.

Si l’on n’est pas assez précis, alors on peut s’imaginer avoir créé une monnaie parce que l’on a imprimé des billets auxquels on donne un autre nom que l’Euro. En réalité ce sont toujours des Euros, habillés autrement. Car le prix affiché sur l’étiquette d’une marchandise sera en grande partie déterminé par l’Euro et, par exemple, tous les facteurs qui interviennent dans son taux de change face aux autres monnaies. Ce taux dépend, pour l’essentiel, de nombreux facteurs au niveau mondial. Le périmètre économique que l’on croit instaurer grâce à une monnaie complémentaire se révèlera toujours illusoire, car celle-ci n’a pas les attributs d’une monnaie et n’est que le prête nom de celle dont on espère s’affranchir (1).

Dans le film, une autre confusion est faite lorsqu’il est question du WIR (2) qui est une comptabilité tenue par une coopérative dans laquelle les entreprises qui le souhaitent ont un compte. Celles qui ont une difficulté à payer leurs fournisseurs peuvent, sous certaines conditions, mettre leur compte à découvert. Elles disposent donc d’un crédit et de la monnaie est alors créée par de simples écritures comptables. Aucun billet ne circule. Le WIR a donc deux attributs : il est une comptabilité et il n’existe que par création monétaire en tant que crédit. La plupart des monnaies complémentaires n’ont aucun de ces deux attributs. Elles n’existent que par le change d’un billet (en Euro) contre un autre billet (en monnaie complémentaire) et elles ne sont pas dans le domaine du crédit. Il s’agit de monnaies qui servent uniquement pour la consommation quotidienne. La monnaie de crédit est d’une autre nature. Cette différence essentielle n’est remarquée ni par les banquiers et économistes traditionnels, ni par les tenants des monnaie complémentaires. Or on justifie ces dernières en prenant l’exemple du WIR. Ce raisonnement est analogue à celui qui dirait que la pomme est identique à la pêche car étant toutes deux sphériques.

Notons que, dans le film, la question monétaire est abordée en reprochant au système bancaire privé de créer la monnaie par un jeu d’écriture. Or c’est précisément ce qui se passe avec le WIR que l’on prend ensuite en exemple pour justifier les monnaies complémentaires. Étrange, non ? Ceci montre que l’analyse qui est faite du problème de la privatisation de la création monétaire par les banques de second rang est insuffisante et empêche de voir la vraie nature du problème.

Concluons avec le dernier point : à la fin de l’entretien avec Hervé Dubois, de la banque WIR, celui-ci dit que, si les monnaies complémentaires se développaient sur une plus large échelle, les mêmes problèmes que ceux des monnaies officielles apparaîtraient. Autrement dit, les monnaies complémentaires ne peuvent exister qu’à la marge. J’ai évoqué cette remarque avec plusieurs spectateurs du film. Aucun ne se souvenait de l’avoir entendue.

Les monnaies officielles sont gravement malades. Ne vaudrait-il pas mieux s’occuper de soigner les véritables causes de cette maladie ? Mais pour mettre à nu ces causes, il faudrait avoir une image claire de ce qu’est une monnaie en bonne santé. Sinon la monnaie de DEMAIN sera celle d’hier ou même d’avant-hier, mais pas celle de demain (3) !

(1) La question d’une économie locale est davantage développée dans la vidéo  Révolutionner la monnaie – Pour une économie au service de la société sur www.democratie-evolutive.fr. Cette vidéo étudie les besoins qui s’expriment lorsque l’on se tourne vers les monnaies complémentaires, montrant que celles-ci ne peuvent y répondre et qu’il faut une autre approche de la question pour y parvenir.

(2) On trouvera une étude plus détaillée du WIR et des monnaies complémentaires dans mon livre Dépolluer l’économie – Tome 1 : Révolution dans la monnaie (Chap. 4, 21 et 29), à commander sur www.democratie-evolutive.fr.

(3) Voir le chapitre Une monnaie orientée futur, dans l’ouvrage mentionné à la note 2.

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
(voir la bibliographie sommaire).

 

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