samedi, 28 novembre 2020 12:02

Esprit et Nature - L'éditorial du premier numéro

Écrit par 
C. D. Friedrich, Le matin, 1821-22 C. D. Friedrich, Le matin, 1821-22

 

« Nous avons une Révélation plus ancienne que toutes celles qui sont écrites : la Nature.[1] »

Schelling

Note : le présent texte constitue l'éditorial du premier numéro d'un nouveau média sur la science de l’esprit, les approches goethéennes et la philosophie de la Nature, lancé à l'automne 2020 : Esprit et Nature.

 

Les événements autour du covid-19 font apparaître particulièrement clairement des tendances omniprésentes, mais dont on n’est souvent pas très conscient. Des tendances qui concernent nos rapports avec la nature comme avec la société.

Ce qui provient de la nature n’est pas toujours sans danger, et il est bien sûr compréhensible de vouloir se protéger des dangers en question. Mais ceux-ci sont souvent perçus d’une manière excessive ; et en général, on cherche à les contrer par des moyens lourds – dont les risques sont souvent pires que ce qu’ils sont censés combattre. Ces  réactions révèlent un penchant très nocif : la tendance à ignorer l’intelligence ou l’esprit actif dans la nature, et à lui imposer des logiques qui se croient supérieures, au lieu de collaborer avec elle. Il n’est pas toujours possible d’éviter la lutte ; mais très souvent, on commence par celle-ci, sans même se demander si une approche plus collaborative ou plus douce ne serait pas possible. Pire : ces approches alternatives sont bien souvent dénigrées, voire même proscrites, même quand elles ont été éprouvées. Comme nous le verrons dans les articles qui suivent, ces tendances se manifestent particulièrement fortement, à l’occasion de la crise du covid-19. 

Un second penchant révélé par les évènements en question rejoint en fait le premier : la tendance à vouloir, là encore, imposer une logique supposée supérieure, cette fois non à la nature, mais à la collectivité. Celle-ci n’est donc manifestement pas considérée comme un ensemble de personnes capables de choix réfléchis et responsables. Il est bien sûr compréhensible qu’on ait des doutes là-dessus ; mais est-il en quoi que ce soit plus justifié de faire plus confiance aux principaux décideurs politiques, aux lobbys qui sont si souvent derrière eux, ainsi qu’à ceux des scientifiques auxquels les deux, décideurs et lobbys, font appel ?

Ces tendances et attitudes ont sans doute différentes causes. Parmi les plus importantes se trouvent plusieurs conceptions philosophiques. En particulier, le matérialisme et le scepticisme radical, mais aussi divers courants religieux. 

Le rôle du matérialisme, toujours très influent, est particulièrement évident. En effet, par définition, cette vision du monde exclut la présence de l’intelligence ou de l’esprit dans la nature ; ce qui rend absurde l’idée d’une collaboration avec elle. Quant à la pensée humaine individuelle, le matérialisme la considère comme un phénomène de surface, incapable d’agir vraiment sur le cours des choses ; d’où, bien souvent, une recherche de salut du côté de grandes institutions centralisatrices, technocrates et dirigistes.

Le scepticisme, très influent lui aussi, mène finalement à des résultats du même type. (Non le scepticisme comme outil de recherche, attitude qui, elle, est bien sûr très importante ; mais le scepticisme radical, pour qui tout effort de vraie connaissance est forcément vain). Selon ce courant, qu’une forme de sagesse soit ou non active dans la nature, il nous est de toute façon impossible de la connaître – et, par conséquent, de coopérer avec elle. Et en toute logique, un vrai scepticisme mène finalement à voir la pensée humaine comme étant, elle aussi, un phénomène inconnaissable dans sa vraie nature ; ce qui implique notamment l’impossibilité pour les esprits humains de s’accorder entre eux par le dialogue. Une des conséquences possibles de cette vision est, là aussi, la tendance à penser qu’un certain ordre ne peut être atteint, dans la société, que par une autorité qui domine l’ensemble ; une autorité qui impose l’ordre, puisque les personnes individuelles ne pourraient pas s’organiser par elles-mêmes, de ce point de vue.

On peut aussi évoquer celles des visions religieuses qui, elles aussi, ne croient pas en les capacités de la pensée humaine libre, et qui, ainsi, ont tendance à chercher leurs critères d’action dans des textes traditionnels seulement – ou encore, là aussi, auprès d’institutions autoritaires. (De telles tendances se trouvent d’ailleurs aussi dans certains mouvements religieux non-traditionnels, mais qui se défient eux aussi de la pensée individuelle, lui préférant le sentiment et, notamment, la fusion dans le groupe. Une partie de ces courants a, là aussi, une influence assez importante – ils correspondent notamment à ce qu’on nomme le nouvel âge ou new age.) 

Parmi les pensées qui ouvrent des voies plus saines se trouve notamment un courant dont, bien souvent, on se souvient trop peu : la philosophie de la Nature. Globalement et en quelques mots, on peut dire que ce courant était profondément imprégné de la conviction de la présence vivante de l’intelligence ou de l’esprit dans la nature comme dans l’être humain, ainsi que de la possibilité de comprendre cet esprit, par une science associée à la poésie, et qui, ainsi, respecte l’être qu’on tente de connaître.

Du fait de l’importance comme de la méconnaissance des potentiels de ce courant, nous avons choisi de fonder ce périodique sur ses approches ; en particulier celles de Goethe, l’un de ses plus grands porteurs, celles de plusieurs de ses contemporains (Novalis, Schelling…), ainsi que celles de certains de ses héritiers : en particulier Rudolf Steiner, une part de ses collaborateurs, ainsi qu’une partie des continuateurs de leurs travaux. En effet, de notre point de vue, c’est de ce côté que se trouvent une part très importante des héritages les plus concrets, les plus vivants et les plus rigoureux de la philosophie de la Nature.

Pour les raisons évoquées (peur de la nature et défiance envers la pensée individuelle), il nous a semblé intéressant de lancer ce périodique à l’occasion des événements qui tournent autour du fameux virus.

Le premier article propose une petite esquisse de la philosophie de la Nature. Il est suivi d’une sélection de pensées des porteurs de ses courants (ainsi que d’œuvres picturales de certains d’entre eux). Vient alors une approche des idées de Goethe sur la santé et la maladie, où se retrouvent, sous une forme condensée, les types de points de vue qui seront proposés dans le dossier. Celui-ci rassemble des analyses et réflexions de personnalités issues de différents pays et domaines, surtout des médecins, mais aussi des philosophes et des écrivains notamment. Suit alors la première moitié de La chanson du vieux marin, poème d’une personnalité importante de la philosophie de la Nature, Coleridge. Ce récit fascinant évoque à bien des égards notre époque et, notamment, les événements étranges que nous vivons actuellement, autour du fameux virus. Vient alors une présentation synthétique des idées de Steiner sur la connaissance. Ce numéro se termine avec un petit texte centré sur l’une des démarches centrales de la science de l’esprit, science dont il va être question dans plusieurs des articles qui suivent – et, dans une certaine mesure, dans l’ensemble de ce périodique.

Nous espérons que ces diverses approches, anciennes et nouvelles, contribueront à apporter de la lumière et du courage à ceux qui les liront.      

Daniel Zink

 

[1] Schelling, F. W. J. v., Vorlesungen gehalten im Sommer 1842 an der Universität zu Königsberg (cours donnés en été 1842 à l’université de Königsberg), Gerhard, 1843, p. 337.

 

 

AVERTISSEMENT : la question sociale est en soit très complexe.  Les concepts de la triarticulation sociale (encore appelée tripartition sociale ou trimembrement social) constituent un outil pour en saisir l'essentiel, et sur cette base, pour en comprendre les détails et agir localement.  Les divers auteurs des articles publiés sur ce site tentent de les expliciter et d'en proposer des applications pratiques.  Leur compréhension du trimembrement de l'organisme social est susceptible d'évoluer avec le temps.  Les auteurs peuvent évidemment aussi se tromper dans leurs interprétations.  Le risque d'erreur fait partie de toute démarche de recherche!
Nous ne pouvons dès lors qu'inviter les lecteurs à prendre connaissance des concepts à leur source, c'est-à-dire dans les ouvrages de base
(voir la bibliographie sommaire).

 

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