vendredi, 06 octobre 2017 21:39

La tripartition s'accomplit dans les faits

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Du réalisme sociologique de Rudolf Steiner

Sur le plan des concepts, l'impulsion de la triarticulation sociale n'a pu pour l'instant s'affirmer nulle part (exception faite des cercles anthroposophiques). Mais, paradoxalement dans le domaine des réalités elle est active. Rudolf Steiner a insisté là-dessus en toute netteté.

Dans un discours du 21 avril 1919 à Stuttgart, destiné à inaugurer l'action publique en faveur de la triarticulation, il dit :

"L'évolution de l'humanité a déjà véritablement réalisé dans les faits, lesquels échappent au regard des gens, une grande part de cette triarticulation sociale; simplement, les hommes ne s'adaptent pas à ce qui devient réalité."

N.D.L.R. : Nous avons remplacé le mot « tripartition » par « triarticulation » dans la traduction en langue française originelle, excepté dans le titre. À noter, qu’il faudrait traduire « Dreigliederung des sozial Organismus » par « Trimembrement de l’organisme social » plutôt que par « triarticulation de l’organisme social » ou « tripartition de l’organisme social ». C’est pour prévenir la confusion dans l’esprit du lecteur, que nous continuons d’utiliser « triarticulation » au lieu de « trimembrement ».

 

L'émancipation de la vie économique

L'exemple donné est celui de l'augmentation de la produc­tion de fer dans l'industrie sidé­rurgique allemande, dans la deuxième moitié du XIXe siècle: " ... ainsi, je vous prie de laisser ces chiffres parler au moins u­ne fois à votre âme ; ne les laissez pas parler comme les statisticiens en parlent, mais comprenez-les : un peu plus de 20 000 hommes ont extrait en­viron 799.000 tonnes de fer brut au début des années 60 du siè­cle. 21.000 hommes, donc à pei­ne plus, ont extrait 4 600 000 tonnes de fer brut à la fin des années 80." Il souligne que cette production ne fut possible "qu'au moyen d'améliorations techniques incommensurables" et que l'on pourrait tirer ce gen­re de conclusion à propos de "26 à 30 (autres) secteurs d'en­treprises de premier rang, de première grandeur". Cet évé­nement est considéré comme le symptôme d'un bouleversement considérable: "Ceci ne signifie rien de moins que, indépen­damment de l'évolution cultu­relle et de l'évolution juridi­que ... la vie économique s'est séparée et sans que les hommes y aient participé, qu'elle s'est transformée. Les choses se sont mises en place mais les hom­mes n'en ont pas tenu compte. Cela peut nous fournir une preuve de ce que la triarticulation s'est réalisée dans les faits. - Il s'agit maintenant de tirer les conséquences de cette émanci­pation de la vie économique qui s'est accomplie. Dans la formation des prix, et dans tout ce qui dépend de la formation des prix et des valeurs mar­chandes, la vie économique a suivi son propre cheminement. - Au fond, les trois branches se sont émancipées les unes des autres et les hommes les ont soudées d'une manière artifi­cielle ; ils ont été contraints de les souder toujours plus. C'est pourquoi nous sommes entrés dans la catastrophe mondiale (de la guerre)".

Un complément extrême­ment important à ces indica­tions se trouve dans une confé­rence du 23 janvier 1921:

"C'est un fait ... que ce qui se présente aujourd'hui à nous, et à d'autres personnes, en tant que triarticulation... ne provient absolument pas d'une pensée abstraite, ni d'une réflexion personnelle sur la façon d'après laquelle la vie sociale devrait être organisée... J'ai passé mon enfance, comme fils d'un modeste employé des che­mins de fer, dans cette époque des années 1860 et 70, au cours desquelles les chemins de fer commençaient à moitié, si je puis dire - de sortir de leur période embryonnaire. - Je me trouvais donc directe­ment sous l'impression du dé­veloppement des moyens de transport. - Les transports mondiaux sont à l’origine de l'économie mondiale. Et l’économie mondiale n'existe effecti­vement que si dans un pays les matières premières sont ache­tées et expédiées dans un autre pays pour y être transformées par l'industrie. – Cette expansion de l'économie mondiale, rassemblement du monde dans une économie commune, s'est pour l'essentiel déroulé dans les dernières décennies du XIX° siècle ... Comme on peut le constater le plus nettement dans l'approvisionnement des industries textiles européennes avec le coton des Indes et des Amériques. Par là s'est accom­pli un bouleversement immen­se, c'est-à-dire que la vie éco­nomique du monde entier n'a plus formé qu'un seul corps, et les hommes ne purent pas com­prendre cela ni le supporter. - Ainsi les hommes ont été proje­tés dans la vie économique sans comprendre comment or­ganiser la vie d'après cela. Et ils vivent à présent dans un monde érigeant barrières sur barrières, voulant conserver de la manière la plus horrible des économies nationales non via­bles au moyen de toutes les protections imaginables, bar­rières douanières, contrôles des visas, etc. On veut de la sorte conserver quelque chose qui en réalité n'existe plus de­puis longtemps."

A l'époque de la première guerre mondiale pendant laquelle les Etats industriels pré­dominants eurent recours à toutes leurs forces économiques pour réaliser des objectifs natio­naux et militaires, l'émancipa­tion de la vie économique s'est néanmoins poursuivie d'une manière qui, bien qu'invisible, n'en était pas moins inexorable. Dans une conférence du 24 octobre 1919, ces faits sont soulignés expressément et replacés dans le large contexte de l'his­toire mondiale : "Tout comme, dans un laboratoire de chimie, des substances non miscibles que l'on place dans une éprou­vette, se décantent et se sépa­rent les unes des autres, de même· les facteurs économiques, culturels et juridiques se sépa­rent, se sont même séparés relativement tôt." L'exemple qu'il donne est celui de l'Eglise qui ,pour des motifs théologiques combattait au Moyen-Age la perception de l'impôt, mais qui, en réalité cependant, s'en servait largement :

"La vie économique se séparait très fortement de la vie culturelle. Les deux se dis­persaient. On pourrait appro­fondir des phénomènes sembla­bles qui se sont déroulés ces dernières années, par exemple comment toutes sortes de tra­fics, la prolifération du marché noir, représentent une disso­ciation de la vie économique et de la vie juridique, celle-ci se contentant de rationner le mar­ché". Dans cette perspective il faut de même considérer nom­bre d'agissements criminels de "l'économie parallèle", inaccep­tables d'un point de vue éthique, comme des symptômes d'une transformation actuelle s'éten­dant à la planète entière.

Il peut naturellement être rétorqué que de tels phénomè­nes se sont produits aussi à des époques très anciennes. C'est vrai. Mais ni les mesures de contrôle par l'Etat, ni les métho­des pour les contourner, ne représentaient une telle complexi­té qu'en notre siècle. Ce qui, au­trefois, s'accomplissait presque instinctivement, devient de plus en plus présent à la conscience - et 'est justement la caractéristique de notre temps.

Il est frappant que Rudolf Steiner ait pratiquement tou­jours illustré la dissociation des trois domaines de la vie sociale en s'appuyant sur des exemples économiques. Une raison à cette façon de voir les choses était sûrement que l'émancipation de l'économie moderne se présen­tait, dès son époque, comme un fait manifeste, toute proportion gardée, tandis que l'évolution correspondante dans le domaine de la vie culturelle, comme dans l'ordre juridique, s'était accom­plie jusqu'alors d'une manière plus complexe et souvent plus cachée. Il a cependant indiqué des phénomènes analogues dans ces domaines de la vie sociale.

 

Liberté et impuissance de la vie culturelle occiden­tale

Au XIX° siècle, alors que la vie culturelle se "libérait" de l'hégémonie précédente des Eglises par la création des éco­les publiques et des universités d'Etat, beaucoup de scientifi­ques et autres intellectuels aspi­raient plus ou moins instinctive­ment à une certaine autonomie vis-à-vis de cette instauration d'un dirigisme étatique. Un moyen indirect fut de créer une culture qui, par son niveau in­tellectuel et sa terminologie, de­vienne autant que possible inac­cessible aux représentants des autorités étatiques et qui puisse être ainsi indépendante de cel­les-ci. "La séparation de la vie de l'esprit par rapport à celle de l'Etat fut accomplie en re­courant à l'ersatz qui consistait à accueillir une vie culturelle étrangère, celle de la Grèce" (conférence du 13 avril 1919).

Rudolf Steiner a prolongé et en même temps précisé cette idée dans une conférence du 29 oc­tobre de la même année : "En réalité la véritable libre vie de l'esprit s'est depuis longtemps déliée de la vie de l'Etat et de l'économie. - Nous pouvons ... dire que dès le commencement de l'époque où le capitalisme, l'organisation techno-indus­trielle moderne, sont apparus, que dès cette époque la vie cul­turelle libre - dans certains do­maines de l'art, de la concep­tion du monde, des convictions religieuses - s'est séparée de la vie économique et de la vie ju­ridique. Elle fut pour ainsi dire mise entre parenthèses, tandis qu'à nouveau était arraché à cette vie spirituelle libre, et créatrice de par les initiatives humaines elles-mêmes, ce dont la vie économique avait besoin pour assurer sa gestion et ce dont /'Etat avait besoin pour son administration". Ainsi, "la vie de l'esprit ... s'est tout comp­te fait acquise une certaine pla­ce dans le monde. Mais quelle place ! - Cette vie spirituelle qui a conservé sa liberté est devenue étrangère à la vie ... el­le n'a pas la force, la puissance de choc, pour s'interposer réel­lement dans la vie extérieure. De là est aussi provenu le man­que de foi en cette vie spirituel­le ... "

On peut longuement mé­diter ces paroles, qui caractéri­sent d'une manière pertinente la combinaison curieuse de liberté et d'impuissance dans laquelle se trouve la vie culturelle occi­dentale actuelle.

 

Un domaine où même l'Etat se rend autonome

Rudolf Steiner n'a cessé de souligner que les représen­tants politiques des Etats actuels ont provoqué un mal indicible au travers d'ingérences cons­tantes et inutiles, dans les affai­res économiques et culturelles des hommes. Nombre de ses dé­clarations à ce sujet devraient être sûrement bien connues des lecteurs de ce journal, aussi n'ont-elles pas besoin d'être rapportées ici. A la place, il con­vient de rappeler qu'il existe un domaine au sein duquel les me­sures administratives de l'Etat sont incontestablement néces­saires, car elles ne peuvent être mises en application par aucune des deux autres instances de l'organisme social - à savoir la création et la réalisation prati­que d'un ordre juridique démo­cratique judicieux. A cela se rattache, tout particulièrement à notre époque, le devoir de pro­téger tous les hommes contre les empiétements, autrement in­évitables, de la vie économique: " ... les Etats sont absolument en marche vers la vie juridique autonome. En édictant les lois de protection des travailleurs, celles de l'assurance vieillesse et ainsi de suite, ils soustraient en effet à la vie économique l'organisation du travail, la rè­glementation de la nature et du temps du travail ... Nous voyons donc que même le second mem­bre de l'organisme social (c'est-à-dire l'organisme juridi­que administratif de l'Etat, note de F. C.) est sur la voie d'une émancipation de la vie écono­mique" (14 février 1921, 5ème conférence du cycle Comment agir pour l'impulsion de la tri­partition sociale).

Rudolf Steiner indique aussi que de tels sentiments du droit se sont déjà manifestés vers la fin du XVIII° siècle, de manière exemplaire dans les conceptions, par ailleurs diver­gentes, de Robespierre et du Code civil de la Prusse, ces der­nières furent formulées très clairement par Bismarck devant le Reichstag en 1884 (conféren­ce du 3 novembre 1921).

 

Le cas particulier de la Russie

Rudolf Steiner a toujours insisté sur les possibilités toutes particulières d'adoption de la triarticulation sociale qui se pré­sentaient en Russie. Quelques déclarations à ce propos sont si fondamentales qu'il est souhai­table de les citer ici: " ... Les peuples de l'Est russe auraient eu certainement à ce moment (il veut dire l'année 1917) une compréhension pour une relève du tsarisme au moyen d'une impulsion de ce genre. De la possibilité de cette compréhen­sion, peut seul douter celui qui n'a aucune sensibilité vis-à-vis de la réceptivité de l'intellect est-européen, encore vierge, pour une idée saine du social" (« Au cœur de la question sociale », chapitre sur les relations internationales des organismes sociaux)." Toute l'Europe de l'Est aurait eu la compréhen­sion ... du remplacement du tsa­risme par la triarticulation de l'organisme social. Alors se se­rait passé ce qui devait réelle­ment avoir lieu" (Conférence du 21 avril 1919). "Ce n'est ab­solument pas un obstacle que les Etats de l'Entente ne s'orga­nisent pas d'une manière tri­partite. Pour nous, il serait seulement nécessaire, pour aller de l'avant... que vers l'Est, la Russie et l'Ukraine se tour­nent vers la triarticulation ... Qui connaît, à partir de raisons plus profondes, les intentions de l'âme du peuple russe, celui-là sait tout ce qui a été brisé par la paix de Brest-Litovsk, et comment il aurait été possible, si tant de choses n'avaient pas été réduites à néant, de gagner réellement bien des partisans de l'organisme tripartite juste­ment en Russie" (16 mai 1919). "Je sais que dans le peuple rus­se se trouvent justement les élé­ments pour, dès l'abord, com­prendre l'idée de la triarticulation, si on la communique d'une manière juste. C'est ce qui aurait dû se présenter com­me une action spirituelle à la place de l'action inacceptable de Brest-Litovsk Cela aurait pu aboutir à une communion entre l'Europe du Centre et l'Europe de l'Est, qui aurait été un acte spirituel, un réveil." (25 octobre 1919 ). Peut-être faut-il rappeler ici que le gou­vernement bolchévique, par la puissance de l'offensive alle­mande de mars 1918 fut forcé, lors de la paix de Brest-Litovsk, de céder les régions de la Balti­que et l'Ukraine entre autres (il s'agit donc d'une paix forcée au sens classique). La délégation allemande était conduite par Ri­chard von Kühlmann, le minis­tre des affaires étrangères de l'époque, qui dit-on, avait dans la poche, un mémorandum de Rudolf Steiner à propos de la nécessité de parvenir à un ar­rangement pacifique avec la Russie, sur la base de la triarticulation (Voir C.Lindenberg, Steiner, Eine Chronik, p.392 et la réponse aux questions à la fin de la conférence du 26 octobre 1919).

Dans une conférence, qu'il tint le 19 mars 1919 devant les membres de la Société de statistiques et d'économie politi­que du Canton de Zurich, Ru­dolf Steiner a décrit d'une ma­nière un peu plus précise les conditions particulières favora­bles, en Russie, à une rapide compréhension de l'impulsion de la triarticulation. Il fit remar­quer que les assemblées démo­cratiquement élues des Provin­ces ("Semstvos") instituées à l'initiative d'Alexandre II au dé­but des années 60 du XIX° siè­cle, ont, conjointement aux communes villageoises tradi­tionnelles et à diverses corpora­tions professionnelles, réalisé de belles choses dans le domai­ne économique (dans la littéra­ture historique il est particuliè­rement souligné que les Semst­vos s'activaient à la construction des routes, des hôpitaux et au­tres objectifs pour le bien com­mun). Dans l'administration tsa­riste, absolutiste, inefficace, et incroyablement corrompue, ces rassemblements constituaient sans nul doute des impulsions nouvelles et jeunes, et elles fu­rent en conséquence craintes et combattues par l'autorité. C'est ce dont parle Rudolf Steiner, dans la même conférence: "A présent, une vie spirituelle se développe en Russie, une vie spirituelle plus intense que cel­le qu'adopte l'Ouest européen. Mais comment va se dévelop­per cette vie de l'esprit ? Abso­lument en opposition, oui, en mouvement insurrectionnel ré­volutionnaire contre tout ce que représente l'Etat russe. On voit que cet Etat unitaire soli­dement organisé se brise en trois morceaux. .. Mais il ne le peut pas ! Il nous montre juste­ment en traversant cette expé­rience à quel point il est impos­sible pour l'Etat unitaire, de comprimer ensemble ces trois secteurs essentiels de la vie de l'homme".

 

Triarticulation et conscience du Je (Moi)

Bien des indices montrent que le mouvement pour la triarticulation en Allemagne s'est ar­rêté définitivement au prin­temps 1922 (voir Lindenberg Rudolf Steiner, Eine Chronik p.480 et suivantes). Quelques paroles de Rudolf Steiner, au congrès de Vienne en juin de la même année, retentissent com­me une promesse que l'impul­sion continuera d'agir irrésisti­blement : "On peut voir com­ment, depuis plus d'un siècle, l'humanité tend vers la recher­che d'une telle organisation tri­partite. Elle viendra même si les hommes n'en veulent pas consciemment ; car incons­ciemment, ils s'activeront dans l'économique, le culturel et le politique-juridique de façon telle que cette triarticulation vien­dra". (19 juin 1922).

Mais pourquoi en est-il ainsi ? Celui qui cherche une ré­ponse à cette question peut trouver une orientation - d'une manière exemplaire - dans l'indication fondamentale sui­vante : "Avec le XV° siècle, une époque s'est ouverte pour le développement de l'humanité civilisée, dans laquelle en fait, l'individualité humaine doit toujours plus se constituer au travers d'une pleine conscience de soi. Ces forces-là que ces consciences du moi individuel­les mettent en œuvre, se renfor­ceront toujours de plus en plus, et toutes les manifestations de la vie, surtout de la vie généra­le avant tout, procèdent sous le signe de la formation de cette individualité" (22 octobre 1920).

Ce processus d'indivi­dualisation conduit nécessaire­ment à une aspiration instincti­ve à vaincre toutes les tendan­ces autoritaires dans l'ordre so­cial actuel et à une organisation de la vie sociale commune conforme à l'humain.

L'individualité humaine s'exprime directement en pre­mier lieu, dans une vie culturel­le libre. Mais même dans les deux autres sphères de vie se manifeste à notre époque un renforcement grandissant de la conscience de soi. "Par la dé­mocratie, l'individu veut avoir une large part dans les institu­tions de l'Etat ... plus grande qu'il ne l'avait jusqu'ici. Dans la socialisation[1], l'homme veut là aussi avoir une influen­ce individuelle, personnelle, une large influence sur la vie économique. Il suffit de se rap­peler sommairement l'état des choses d'autrefois, et l'on sera amené à reconnaître que la so­ciété humaine était beaucoup plus solidaire. L'individu sui­vait beaucoup plus les tradi­tions, les usages, les coutumes, pour s'insérer dans ce qui était décrété et placé au-dessus de lui par l'autorité, par les pou­voirs les plus divers. L'homme veut surmonter et sortir de cet­te pensée bureaucratique, de ce sentiment de l'autorité." (19 juin 1919)[2].

Bien entendu, ces tendan­ces irrésistibles, de notre temps nous confrontent, non seule­ment à des éventualités positi­ves, mais aussi à des dangers des plus graves.

Dans la conférence du 22 octobre 1920, citée plus haut, Rudolf Steiner insiste sur le fait, qu'à l'âge de l'âme de conscien­ce, "les caractéristiques parti­culières de cette époque ne sont plus dirigées depuis le monde spirituel, ce qui était encore le cas aux époques pré­cédentes" et que "les puisssan­tes forces égoïstes de l'âme de conscience qui montent tou­jours plus des profondeurs de l'existence s'opposent à la vie sociale".

Exprimé crûment : la pleine responsabilité d'une vie sociale sur terre est maintenant entre les mains des hommes, et c'est pourquoi tout peut rater.

Mais à considérer les choses de plus loin, cela évolue néanmoins selon une direction principale. De nouvelles dicta­tures peuvent survenir, mais el­les ne seront que transitoires - à cause du renforcement constant de la conscience de soi des hommes.

Le danger incomparable­ment plus important est l'anar­chie totale : la guerre de tous contre tous. Dans le cycle de Nuremberg sur l'Apocalypse, Rudolf Steiner a clairement dé­crit comment "la prépondéran­ce de l'égoïsme, de l'égocen­trisme... chez l'homme " peut se développer dans le champ so­cial et mener "à la guerre des individus contre les individus dans les domaines les plus di­vers de la vie, à la guerre des classes sociales entre elles, des castes contre les castes, des gé­nérations contre les généra­tions. Dans tous les domaines de la vie, le Je (Moi) deviendra donc une pomme de discorde, et c'est pourquoi nous pouvons dire que le Moi peut conduire d'une part, à ce qui est le plus élevé, comme d'autre part, à ce qui est le plus bas. Pour cette raison, c'est une épée acérée à double tranchant. Et celui qui précisément a apporté à l'hom­me la pleine conscience de son Moi, le Christ Jésus, est repré­senté dans l'Apocalypse, d'une manière symbolique et à juste titre, comme ayant l'épée acé­rée à double tranchant dans la bouche " (25 juin 1908).

En 1908, il situait le point final de cette évolution dans un futur lointain (la 7ème époque post-atlantéenne). Après la pre­mière guerre mondiale, Rudolf Steiner s'exprima de manière tout autre : "Ce qui a été indi­qué depuis longtemps au sein de notre science de l'esprit, ce que nous pouvons trouver pré­cisé dans le cycle de conféren­ces sur l'Apocalypse, selon quoi l'on s'oriente vers la guerre de tous contre tous, doit être pris dès l'époque présente très au sérieux, comme quelque chose de très significatif. Il faudrait le saisir de manière telle qu'on n'en reste pas à une vérité théorique mais que cela s'exprime aussi dans l'action et le comportement des hommes. " (4 novembre 1919).

Il semble s'agir d'une ac­célération énorme de ce deve­nir, une accélération dont Ru­dolf Steiner ne se doutait pas auparavant. Deux années plus tard, il soulignait que la concep­tion matérialiste du monde "peut porter les instincts au plus haut degré de l'égoïsme"; "si on laisse aller les choses comme elles fonctionnent sous l'influence de cette manière de concevoir le monde hérité du XIX° siècle, alors nous nous trouverons à la fin de ce siècle devant la guerre de tous contre tous" (6 août 1921).

Si la conscience de soi renforcée s'enfonce en même temps dans la région de la vie instinctive reliée au corps, elle se manifeste comme un égoïs­me de groupe exacerbé (voir par exemple : 30 octobre 1919 et 27 octobre 1921).

Le fait que nous nous trouvions aujourd'hui au début d'une telle évolution, peut diffi­cilement être contesté. Les -évé­nements qui ont eu lieu au Li­ban, en Somalie et qui se dérou­lent en ce moment dans l'ex Yougoslavie et autres points chauds du monde, sont à envi­sager comme un signal évident d'avertissement.

 

Sans triarticulation pas de paix durable

Il faut remarquer que les guerres, selon le mode d'obser­vation de Rudolf Steiner, sont toujours le fait des Etats unitai­res - c'est-à-dire des systèmes de gouvernement dans lesquels l'activité de l'Etat ne se limite pas à la sécurité juridique et à la législation sociale, mais s'im­misce dans les activités cultu­relles-spirituelles et économi­ques des citoyens et de leurs or­ganisations. Il insistait constam­ment sur le fait que les grandes puissances (donc pas seulement l'Allemagne) par leur politique étatique d'armement, leur politi­que commerciale agressive, et la propagande nationaliste - qui commençait dès l'école publi­que - ont provoqué la première guerre mondiale, et que seule une séparation de l'Etat, de l'économie et de la vie culturel­le dans le plus grand nombre possible de pays, pourrait ame­ner une paix durable. Lorsque pour la première fois, lors de l'été 1917, il exposa par écrit la nécessité d'une telle "triarticulation" de l'organisation sociale dans deux memoranda adressés aux politiciens allemands et au­trichiens, il décrivit de la ma­nière suivante comment une tel­le séparation devait s'exercer sur le plan international : "En particulier les intérêts écono­miques font contrepoids aux conflits qui surgissent sur le terrain politique, et les cercles intéressés par l'humain univer­sel (c'est-à-dire le culturel et le spirituel) peuvent déployer leur force qui relie les peuples, pourtant cette force est poussée à l'impuissance totale quand elle doit s'extérioriser à travers le poids des conflits politiques et économiques." (Articles sur la triarticulation de l'organisme social et sur la situation de no­tre temps de 1915-1921.)

Autrement dit, des activi­tés économiques et culturelles-spirituelles qui peuvent s'éten­dre de manière autonome et sans entrave par delà les fron­tières, conduisent progressive­ment à des liens et dépendances mutuelles entre les peuples, tels qu'à la longue, les guerres de­viennent impossibles.

La même chose vaut pour la communication entre les groupes formés à l'intérieur d'un Etat : "Les hommes d'un terri­toire linguistique ne sauraient entrer dans des conflits artifi­ciels avec ceux d'un autre terri­toire, si, pour faire valoir leur culture, ils se refusent à utiliser l'organisation de l'Etat ou la puissance économique. Lorsque la culture d'un peuple a une capacité d'expansion et une fécondité spirituelle plus grandes, que celles d'une autre culture, alors l'expansion sera justifiée et elle pourra s'accom­plir d'une manière pacifique, pour autant qu'elle prenne for­me dans les institutions qui dé­pendent des organismes cultu­rels." (« Au cœur de la question sociale » , chapitre sur les relations internationales). Il est inutile de détailler en quoi une telle description est valable aus­si pour les groupements reli­gieux.

Si l'économie, la vie cul­turelle et l'Etat s'émancipent présentement les uns des autres jusqu'à un certain degré - et cela se réalise vraiment dans de vas­tes parties du monde - de tels pas peuvent donc être compris en général comme des contribu­tions (souvent tout à fait incons­cientes) à un développement de la paix.

 

"Un champ de bataille au sein des âmes humaines"

On doit encore ajouter un point de vue complémentaire. Rudolf Steiner ne croyait pas que des accords de paix puis­sent être établis uniquement par des mesures extérieures. Ce qu'il a dit dans ses livres et ses conférences sur l'auto-éducation psychique et spirituelle de l'homme, s'entendait comme une contribution tout aussi es­sentielle aux efforts de paix de notre temps, que ses exposés sur l'impulsion de la triarticulation. Les paroles suivantes sont peut-être ce qu'il a exprimé de plus direct et poignant sur la nécessi­té, pour la paix sur terre, du tra­vail intérieur de l'individu sur lui-même : "Les combats qui aujourd'hui se déroulent au-de­hors sont ceux de l'intérieur de l'homme qu'il a projetés à l'ex­térieur ... C’est cela qui doit ve­nir : les hommes doivent ac­cueillir au-dedans ce qu'ils croient aujourd'hui devoir combattre au-dehors. Un champ de bataille à l'intérieur des âmes humaines, tel sera le remède salutaire à ce qui est survenu de si destructeur parmi les hommes " (20 décembre 1918)[3].

 

Tiré de la revue Das Goetheanum N° 10, 7 mars 1993.
Traduction autorisée à Daniel Kmiécik et Michel Joseph pour la revue Tournant.
Publié sur le présent site avec l’autorisation de la revue Tournant.

 

NOTES :

[1] Le mot socialisation ne signifie jamais étatisation pour Steiner. Dans ce contexte, il entend une vie économique dans laquelle l'initiative des hommes, en particulier en tant que consommateurs, s'exprime sans contrainte et sert en même temps les buts de la "fraternité".

[2] À ma connaissance, Steiner n'a jamais explicitement exprimé que nous allions au-devant d'une époque au sein de laquelle on ne reconnaîtra plus aucune autorité supé­rieure. Peut-être le temps n'était pas encore venu pour le dire. Dans la formulation citée ici, on a un exemple, parmi beaucoup d'au­tres, de ce que cette pensée découle immé­diatement de sa manière de considérer les choses.

[3] Dans cet article, j'ai rassemblé les cita­tions de Rudolf Steiner qui m'ont été particulièrement utiles pour mes autres considé­rations à propos des questions sociales - elles seront publiées un jour sous forme d'un livre, je l'espère. Dans ceux-ci je tente de laisser parler les phénomènes d'eux-mêmes, de sorte qu'il est possible de les décrire sans se référer directement à Rudolf Steiner.

 

 

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