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Le kantisme, un scepticisme larvé

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Alors que le conformisme et la capitulation face au défi de la connaissance prennent des dimensions particulièrement inquiétantes, il est essentiel de s’interroger sur les causes profondes de ces phénomènes. L’un des courants les plus influents de notre époque joue certainement à cet égard un rôle très déterminant. Nous nous sommes penchés à plusieurs reprises déjà sur ce courant, mais une de ses dimensions particulières n’a alors été qu’évoquée, alors qu’elle mérite qu’on s’y arrête davantage. Il s’agit du fait qu’une des tendances les plus importantes de ce courant n’est pas vraiment déclarée et, ainsi, agit souvent sans qu’on s’en aperçoive.

Kant arrive à la conclusion qu’aucune vraie connaissance n’est possible (ni aujourd’hui, ni dans le futur)[1]. En effet, selon ce philosophe, l’être humain est irrémédiablement enfermé dans sa conscience, au niveau de ses concepts comme de sa sensibilité ; car pour Kant, la pensée humaine impose forcément ses idées à la nature[2], et car, d’après lui, les sens de l’homme structurent forcément les objets perçus suivant des formes purement subjectives[3]. On peut donc considérer la vision de cet auteur comme un scepticisme radical. (Un scepticisme non en tant que méthode, mais en tant que vision déterminée des choses.) Ce scepticisme, cependant, ne dit pas son nom. Car tout en affirmant que la vraie connaissance est impossible, Kant présente en même temps la science comme possible. En effet, ce qu’il nomme les concepts à priori se caractérise, selon ce philosophe, par la nécessité et l’universalité…[4] Pourtant, de ce qui précède ressort que, d’après Kant, cette nécessité et cette universalité ne concernent pas la réalité, mais seulement les idées humaines ; les concepts en question permettraient donc aux êtres humains de se mettre d’accord entre eux sur des visions communes, mais celles-ci n’auraient rien à voir avec la réalité en elle-même… Mais, se demande-t-on, quelle serait la valeur d’une science qui élabore des lois totalement étrangères à la nature ? Et si tout n’est que représentation purement et définitivement subjective, donc au fond illusion, pourquoi les autres, autour de moi, échapperaient-ils à ce statut ? Qu’est-ce qui me permettrait de dire qu’ils sont à peu près tels qu’ils m’apparaissent, et même qu’ils existent ? On voit donc que la vision kantienne de la connaissance est fondamentalement contradictoire.[5]

 


« la nature donne tout à profusion et volontiers ; elle n’a ni cœur, ni écorce, elle est tout en un ; examine donc toi-même si tu es cœur ou bien écorce ».

Goethe


   Beaucoup d’héritiers de Kant parleront d’une possibilité de connaître les choses en surface et non en profondeur. Mais une telle approche est inconséquente et dualiste, comme l’avait déjà et particulièrement bien exprimé Goethe, en critiquant la tendance à diviser la nature en « écorce » et « cœur » et à considérer, dogmatiquement, le second comme inaccessible : « Elle [la nature] donne tout à profusion et volontiers ; / La nature n’a ni cœur, ni écorce, / Elle est tout en un ; / Examine donc toi-même / Si tu es cœur ou bien écorce ![6] »

Une influence d’autant plus puissante qu’elle est cachée

Cependant, ces contradictions fondamentales passent facilement inaperçues, car les textes de Kant sont extrêmement longs et alambiqués. Ainsi, très souvent, le scepticisme que contient sa pensée peut agir plus ou moins à l’insu de la conscience : la possibilité d’une « science » est bel et bien sans cesse affirmée, dans ces textes ; mais en même temps, celui qui les étudie se trouve en permanence face à des réflexions partant de l’idée que la réalité est au fond inconnaissable. Sous divers points de vue, un tel scepticisme agit certainement plus puissamment qu’un scepticisme plus assumé, que le lecteur sera souvent plus enclin à mettre en question, puisqu’il en aura bien plus conscience.

   En outre – et dans le même sens, en fait –, le scepticisme kantien pourra agir sans supprimer tout désir de comprendre ou de connaître (du fait de ce qui, dans ce courant, peut sembler ne pas exclure tout à fait la possibilité de la connaissance) ; ce qui, précisément, contribuera à la dissimulation du scepticisme en question. Mais dans la plupart des cas sans doute, il se produira au minimum un fort affaiblissement de ce désir ou de cette volonté de connaissance. Or, du fait de la complexité des choses, cette volonté doit être forte, pour avoir des chances d’atteindre des résultats.

   Dans ce sens, la pensée kantienne apparaît comme une redoutable source de léthargie intérieure, comme un facteur de perte de l’espoir de pouvoir se guider soi-même ; espoir si important, dans une société où institutions et médias dominants entraînent toujours plus l’individu à s’inféoder, sans le savoir, aux visées de groupes poursuivants les intérêts les plus égoïstes, ou au moins à ne pas faire obstacle à ces visées.  

Daniel Zink

 

[1] Kant écrit en effet : « S’il fallait entendre par nature l’existence des choses en elles-mêmes, nous ne pourrions jamais la connaître, ni a priori ni a posteriori. » Et un peu plus loin : « Elle [l’expérience] ne peut donc jamais faire connaître la nature des choses en soi. » (Kant, E., Prolégomènes à toute métaphysique future, 1783, § 14.)

[2] « l’entendement ne tire pas ses lois (a priori) de la nature, mais (…) les lui impose ». (Prolégomènes à toute métaphysique future, 1783, § 37.)

[3] Notamment car, pour Kant, le sujet structure par lui-même les choses suivant le temps et l’espace : « Nous ne pouvons donc parler d’espace, d’êtres étendus, etc., qu’au point de vue de l’homme » (Kant, E., Critique de la raison pure, 1781, Esthétique transcendantale, § 3), et « Le temps n’est pas un concept (…) général, mais une forme pure de l’intuition sensible » (Ibid., § 4), c’est-à-dire quelque chose qui se trouve du côté du sujet et non de l’objet, et que le premier impose donc au second, pour cet auteur. Les héritiers de Kant ont ensuite fortement étendu ces idées, sur base de théories basées physiques et biologiques notamment. Pour une présentation synthétique de ces théories, voir p. ex. Steiner, R., La philosophie de la liberté [1892], éd. Novalis, 1993, p. 72 sqq.

[4] « La nécessité et l’universalité absolue sont donc des marques certaines de toute connaissance à priori », Kant, E., Critique de la raison pure, introduction, section 2.

[5] Beaucoup d’héritiers de Kant parleront d’une possibilité de connaître les choses en surface et non en profondeur. Mais une telle approche est inconséquente et dualiste, comme l’avait déjà et particulièrement bien exprimé Goethe, en critiquant la tendance à diviser la nature en « écorce » et « cœur » et à considérer, dogmatiquement, le second inaccessible : « Elle [la nature] donne tout à profusion et volontiers ; La nature n’a ni cœur, ni écorce, Elle est tout en un ; examine donc toi-même Si tu es cœur ou bien écorce ! » (Goethe, J. W., La métamorphose des plantes [1829], Triades, 1975, p. 102 sq.)

[6] Goethe, J. W., La métamorphose des plantes [1829], Triades, 1975, p. 102 sq.