Favicon stylisé 180x180  Tri-articulation sociale  

(Temps de lecture: 4 - 8 minutes)

Dictator charlie3

L’urgence de dépasser des visions qui paralysent

L’un des traits les plus frappants des politiques sanitaires actuelles : une concentration extrême du pouvoir dans les mains d’une classe politico-scientifique. Une classe qui impose ses décisions et ses points de vue, en les présentant comme des consensus de la communauté scientifique. Ce qu’ils ne sont absolument pas, puisque de nombreux experts critiquent fortement les politiques sanitaires en question[1]. Et même si ces visions faisaient plus ou moins consensus, une démocratie devrait maintenir la liberté de choix individuel, dans le domaine des traitements médicaux notamment (liberté importante notamment car la majorité de la communauté scientifique d’une époque peut se tromper à différents niveaux). Cette situation suscite une résistance, mais beaucoup y assistent passivement, voire donnent leur assentiment. Parmi les causes les plus importantes d’une telle passivité, n’y a-t-il pas, avant tout, des facteurs philosophiques ?

 

Parmi les visions du monde qui dominent aujourd’hui, plusieurs peuvent favoriser très fortement l’inaction ou le fait de renoncer à tenter de se guider par la pensée individuelle. L'une de ces conceptions est le kantisme, le courant inspiré par le philosophe Emmanuel Kant, un des penseurs les plus influents des derniers siècles. Ses idées sur la connaissance, surtout, ont imprégné toute la culture contemporaine. (De sorte que ces influences se retrouvent même chez de nombreuses personnes ne connaissant pas ou qu’à peine cet auteur). Nous nous sommes déjà penchés sur des conceptions qui surmontent les impasses où mène la pensée de ce philosophe (voir p. ex. l’article « Connaissance, agir et liberté : une relation primordiale »). Nous n’allons revenir ici que brièvement sur les idées de Kant en elles-mêmes, pour nous centrer plutôt sur plusieurs conséquences du kantisme, en les mettant en relation avec l’actualité. Avant cela, une courte remarque importante : critiquer les conceptions de ce philosophe n'empêche pas du tout de reconnaître son importance et ses mérites dans l'histoire de la philosophie.


« …comme si quelque idée que ce soit pouvait être en nous sans agir sur nous ».

F. W. J. Schelling


Un scepticisme flou et figé

Rappelons d’abord cet élément essentiel : selon Kant, aucune vraie connaissance n’est possible (ni aujourd’hui, ni dans le futur)[2]. On peut donc considérer sa vision comme un scepticisme radical. (Un scepticisme non pas en tant qu’outil de recherche, que garde-fou, mais en tant que conception figée, selon laquelle la réalité du monde est à jamais inaccessible à nos faculté de connaissance). Un scepticisme, cependant, qui ne dit pas son nom et reste flou, de sorte que ses effets peuvent être d’autant plus forts, du fait qu’il agit dans une certaine mesure à l’insu des consciences. En effet, d'une part, Kant affirme que la vraie connaissance est impossible, car, selon lui, les concepts humains n'ont aucun rapport avec les lois de la réalité en elle-même, et car, d'après ce philosophe, nos facultés de perception transforment les objets sensibles au point d'en faire des représentation totalement subjectives. Mais d'autre part, Kant déclare également que la science est possible, du fait que les êtres humains ont les mêmes concepts, ce qui leur permettrait de se mettre d’accord sur des visions communes. Même si, du fait notamment de l'absence de rapport entre ces concepts et les vraies lois des choses, les visions communes en question n’ont en fait rien à voir avec la réalité, dans la vision kantienne… (Les conceptions concernées sont abordées un peu plus en détail et avec les références nécessaires dans l'article « Une cause voilée de déclin de l’effort de connaissance »). Les kantiens essaient de se justifier en parlant d’une part de connaissance de la surface des choses – les phénomènes – et, d’autre part, de choses en soi – qui seraient les réalités internes et inaccessibles, à l’origine des phénomènes ; mais ce faisant, ces penseurs ne font que s’enfoncer dans l’impasse du dualisme.[3]

Perte de la volonté de comprendre, soumission aux « consensus » imposés

Parmi les conséquences du kantisme (comme de tout scepticisme, avoué ou non) : la perte de motivation dans la tentative de comprendre le monde ; si ce qu’on nomme la connaissance est fondamentalement une illusion, pourquoi faire encore effort pour essayer de s’éclairer par la pensée et l’observation ? Une telle réaction se manifestera d’autant plus facilement face à des événements complexes comme ceux auxquels nous assistons actuellement, avec les politiques sanitaires évoquées.

   Une autre conséquence importante, directement liée à celle qui précède : cet abandon des tentatives de comprendre s’accompagnera très facilement du fait de s’en remettre à certains « consensus » ou à ce qu’on nous présente comme tel. Sous l’influence d’un courant comme le kantisme, une telle imposition peut même facilement apparaître comme quelque chose de vital. En effet, si l’idée kantienne contradictoire d’une science qui serait possible mais, en même temps, totalement étrangère à la réalité, si cette idée s’effondre du fait de sa contradiction interne (ce qui devrait en fait forcément arriver, finalement, chez toute personne qui essaie de penser l’idée en question), on arriverait facilement à la crainte que chacun développe des visions du monde inconciliables avec celles de ses semblables ; et par conséquent, on arriverait très facilement à la peur que la société soit vouée au morcellement et au chaos. De ce point de vue, l’imposition de certaines visions des choses à la collectivité peut facilement apparaître comme un moyen essentiel et nécessaire pour éviter ce chaos.    

L’attention à ce qui vit dans nos pensées

De telles attitudes peuvent évidemment mener jusqu’à l’acceptation de politiques dictatoriales, comme celles développées actuellement (car comment qualifier autrement des décisions comme les obligations vaccinales notamment, qu’elles soient explicites ou de fait ?) Une telle acceptation n’est donc finalement pas étonnante, dans une culture dominée par des conceptions comme celles du kantisme. Il serait bon de méditer ces mots de Schelling : « Avec quelle indifférence (…) ne traitons-nous pas souvent la connaissance ; comme si quelque idée que ce soit pouvait être en nous sans agir sur nous, sans avoir des conséquences sur notre vie.[4] »

   Il est d’ailleurs très intéressant d’observer que, dans le domaine politique, Kant n’envisageait pas la possibilité d’une organisation de la société à partir d’un dialogue libre de l’ensemble de ses membres, mais défendait l’idée que cette organisation aurait à se faire à partir du niveau étatique et même supra-étatique, à partir d’une entité politique puissante, autour de laquelle se rassemblerait toujours plus d’autres États.[5]

   Ceux qui, consciemment ou non, continuent à vivre dans des conceptions du monde comme celle de Kant finiront-ils par prêter attention aux penseurs qui ont depuis longtemps réfuté ces conceptions, et avant tout à ceux qui se sont efforcés de fonder la possibilité de la connaissance, avec des résultats d’un très grand intérêt ? Nous pensons spécialement à Rudolf Steiner, qui a réalisé à cet égard un travail d’une particulièrement grande valeur et clarté. Il suffirait pour ça de dépasser certains préjugés à l’égard de tels penseurs. Des préjugés qui, globalement, découlent précisément des idées kantiennes évoquées ici. Car ces idées ont imprégné les mentalités au point d’être considérées comme allant de soi.

Daniel Zink

 

[1] P. ex. Laurent Mucchielli (chercheur au CNRS), Marc Wathelet (expert en biologie moléculaire et immunologie), Geert Vanden Bossche (habituellement partisan des vaccins et ayant même travaillé pour la Fondation Bill et Melinda Gates), Sucharit Bhakdi – un des virologues les plus réputés en Allemagne (porteur de 13 distinctions scientifiques) –, Christian Perronne (qui a travaillé à l’OMS notamment, et est, lui aussi, favorable aux vaccins en général) et bien d’autres.

[2] Voir p. ex. Kant, E., Prolégomènes à toute métaphysique future, 1783, partie II, § 14.

[3] Goethe l’avait très bien exprimé, en critiquant la tendance à diviser la nature en « écorce » et « cœur », et à considérer, dogmatiquement, le second comme inaccessible : « Elle [la nature] donne tout à profusion et volontiers ; La nature n’a ni cœur, ni écorce, Elle est tout en un ; examine donc toi-même Si tu es cœur ou bien écorce ! » (Goethe, J. W., La métamorphose des plantes [1829], Triades, 1975, p. 102 sq.)

[4] Schelling, F. W. J., Clara oder Zusammenhang der Natur mit der Geisterwelt [1810 ou 1811], Gottafachen Buchhandlung, 1865, p. 31).

[5] Kant, I. Essai philosophique sur la paix perpétuelle [1795], Fischbacher, 1888, p. 21.